Un ode à la tolérance, une version entièrement ré-écrite, transformée et modernisée, comique et ludique de « La Belle au Bois Dormant ».

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La Belle au Bois Dormant V2.1

Adaptation (très) libre et moderne du conte de Charles Perrault

(par Corinne Esteryn)

« Il était une fois, dans une contrée lointaine. Enfin lointaine… ça dépend si on y va à pied ou à cheval. Puis à vrai dire, c’est pas très loin d’ici en fait. Bref ! Dans la plus haute tour d’un château inaccessible, une princesse était prisonnière d’un sommeil éternel. La légende dit que celui qui la libérera, gagnera sa main. Enfin façon de parler, on va pas couper la main de la princesse pour lui donner, non, ça veut dire qu’il pourra l’avoir pour femme. Vous savez, c’est pratique pour faire le ménage, la cuisine, les gosses, tout ça ! J’y serai bien allé la chercher moi, mais nombres maléfices se dressent sur la route des prétendants ! Enfin, non pas que cela me fasse peur, bien sûr ! Pas du tout ! Ah, vous pensez bien ! Non, c’est juste que j’ai pas le temps avec tout mon travail ici ! J’ai des clients à servir, comme vous, mon bon monsieur. »

«  Mais personne ne va donc l’aider ? » s’exclama « le bon monsieur », surpris et indigné.

« Ah ! On voit bien que vous n’êtes pas du coin, chevalier. Nombres ont essayé de gagner le château, en vain. » reprit l’aubergiste. « Aucun n’est jamais revenu ! »

« Hum… » répondit le chevalier. Il se retourna vers la table, souleva sa visière, finit sa bière d’un trait, rabaissa son heaume et reposa vivement son verre sur la table. Puis il se leva prestement et dit simplement : « Ok. J’y vais. »

« Mais… mais vous êtes fou ! » cria le tavernier « Vous allez mourir vous aussi ! »

Le voyageur s’arrêta un instant, le temps de répondre calmement, sans même se retourner : « Mouais… possible », puis il sortit de la taverne et enfourcha son cheval.

Le chevalier et son fidèle destrier volèrent à travers les lieues vers le château maudit, mais alors qu’ils arrivèrent au pont-levis, la plus terrifiante et gigantesque des silhouettes se profila dans le ciel, crachant feu et flammes, et se posa devant eux, bloquant le passage. Le chevalier descendit de cheval et leva son épée, s’apprêtant au combat. Le dragon éclata d’un rire bruyant, dont chaque éclat faisait trembler la terre, jusque dans les os du chevalier, qui s’entrechoquèrent sous son armure. La créature sourit de toutes ses dents acérées, chacune de la taille d’une épée :

« Tu penses donc pouvoir me battre, faible humain ? »

« Je ne le pense pas. Mais je dois quand même essayer, si vous voulez m’empêcher de passer. » « C’est en effet l’idée. Pourquoi veux-tu passer d’abord ? »

« Je souhaite secourir une personne abandonnée, en ce château, à un maléfice éternel. »

« Vraiment ? Quel noble esprit… N’est-ce donc point plutôt la recherche d’une récompense en or ou en gloire qui te pousse à risquer ta vie ainsi ? » reprit le dragon, suspicieux et ironique.

« Je vous laisse juger de mon âme. » répondit le chevalier.

Il souleva la visière de son casque, révélant une magnifique peau d’ébène, sertie de deux yeux ambre. Il ne cilla pas quand l’énorme créature vint coller ses prunelles aux siennes.

La créature sembla réfléchir un instant. « En effet, tu es sincère. Tu peux donc repartir librement. Mais si tu avances encore, je devrais te tuer.  »

Le chevalier rabaissa sa visière, hocha la tête et avança de quelques pas vers le château. Le dragon secoua tristement la tête et fondit sur lui en un déferlement de flammes, de crocs et de griffes, mais le chevalier ne s’arrêta pas et continua d’avancer, tout en se protégeant de son bouclier. Alors le dragon s’envola et se planta sur le pont-levis : « Petite créature, ceci est mon dernier avertissement. Pars ou meurs ! » Le chevalier baissa la tête et les bras. Le dragon eut un soupir de soulagement. Puis d’un coup, le chevalier leva son épée, et l’abattit sur la corde droite qui maintenait les planches du pont-levis. Le pont pencha et se retourna sous le poids du dragon qui tomba dans l’eau des douves, dans une immense gerbe d’eau. Le chevalier se servit de la corde de gauche restante pour se hisser de l’autre côté du pont. Il courut vers la tour.

Le dragon sortit majestueusement des douves, secoua dignement ses ailes et s’ébroua. Puis il s’allongea devant le château, guettant patiemment le retour du chevalier, un sourire énigmatique aux lèvres. Il avait tout son temps. Il faudrait bien qu’il repasse par ici, ce chevalier, s’il survivait à ce qui l’attend dans la tour, bien sûr…

Le chevalier traversa la cour et gravit vaillamment les marches de la plus grande tour du château, la tête haute, le cœur hardi, l’esprit alerte, la démarche vive, en courant prestement. Après 685 marches, il arriva au sommet en rampant, haletant comme un fumeur asthmatique après un marathon en pleine canicule, et s’effondra, un peu moins vaillamment, pour reprendre son souffle, avec toute la grâce d’un sifflet de locomotive à vapeur en fin de vie. Devant lui se dressait une épaisse porte en bois, verrouillée. Il baissa les yeux et vit une minuscule créature devant la porte.

« Bonjour. Comment puis-je entrer ? » demanda le chevalier.

« Par la porte » répondit la créature avec un grand sourire : « Et pourquoi donc voudriez-vous rentrer ? »

« J’ai traversé mille contrées et affronté mille dangers, pour retrouver ma fiancée. Sa mère l’a séquestrée dans ce château, pour l’empêcher de m’épouser. »

Le gnome sourit « Sa mère notre reine a donné l’ordre de tuer ceux qui oseraient l’approcher.»

Le chevalier se raidit et se tint prêt au combat. Mais le lutin ajouta :

« Oh détendez-vous un peu, le stress est le fléau de notre société. Vous seriez déjà mort si je le voulais et si je change d’avis, vous n’aurez pas le temps de vous défendre, alors autant ne pas vous faire un petit ulcère pour rien. Elle est un peu injuste envers vous la reine, n’est-ce pas ? Et je suis joueur… alors je vais vous laisser une chance. Répondez correctement à mes cinq devinettes, et je vous ouvre la porte. Répondez faussement à une seule, et vous mourrez. »

Le chevalier ne rit pas de la menace. Il était assez sage pour ne pas juger un être par son apparence et comprit qu’en cas d’erreur, sa mort serait immédiate. De cette créature émanait une force magique impressionnante, mais aucune compassion. Par contre, elle semblait avoir un grand sens de l’honneur et du fair-play. Le chevalier hocha la tête, acceptant le défi. Quel autre choix avait-il?

« J’erre chaque nuit sans un bruit. Je suis immortelle et infiniment belle, qui suis-je ? »

Sans hésiter, le chevalier dit : « (réponses à la fin de la nouvelle, note 1) »

Le gnome acquiesça et poursuivit :

« Je nais dans le feu, et vis dans le sang. Je n’épargne ni le preux ni l’innocent. »

A nouveau, le chevalier répondit directement : « *1 »

Le gnome ne montrait aucune émotion, entièrement pris au jeu et soumis à ses règles, il hocha la tête et continua :

« Je nais sur les lèvres et meurs dans le coeur. Je suis souvent mièvre et toujours trompeur. »

Le chevalier marqua une courte pause puis rétorqua : « *1 »

Le gnome sourit : « Pas mal, mais c’était facile. Maintenant, cela se complique. Les deux dernières énigmes sont plus ardues, et n’oubliez pas que vous jouez votre vie dessus. Etes-vous sûr de vouloir poursuivre ? Vous pouvez encore partir indemne et renoncer à votre fiancée. »

Le chevalier hocha la tête, déterminé.

« Etes-vous VRAIMENT sûr ? » reprit le gnome d’un ton sardonique.

« Oui » répondit fermement le chevalier.

« Bien » dit le gnome, « alors on se retrouve après une petite pause. »

Et sur ce, il s’assit par terre, sortit un casse-croûte de sa poche, et se mit à manger tranquillement. Le chevalier attendit placidement, imperturbable. Le gnome mangea leeeeeeennnntement, faisant durer chaque bouchée, ses yeux taquins rivés sur son adversaire tout du long. Quand il eut enfin fini son repas, il reprit :

« Je n’existe pas, mais je peux raser des villages et décimer des peuples entiers. Je ne connais pas le trépas, je n’ai pas d’âge ni d’identité. Je suis sauvage et sans pitié. »

Le chevalier retournait chaque mot dans sa tête, pour ne rien manquer qui puisse lui indiquer la bonne réponse et finalement répondit : « *1 »

Le gnome hocha la tête, un certain respect naissant sur son visage, malgré son éternel sourire narquois. C’est avec grand sérieux, et avec une note de mélancolie, qu’il énonça la dernière énigme, la plus difficile. Qui sait s’il regrettait que le jeu finisse déjà ou la très probable mort de son adversaire : « Je revêts une armure d’argent, mais l’air n’est pas mon élément. »

Le chevalier fronça les sourcils et réfléchit longtemps. Une multitude d’êtres et de concepts se chamboulaient dans son esprit. Il s’efforça de clarifier ses pensées. Il ne pouvait pas échouer si près du but, pas après toutes ces années de recherche et de lutte. Finalement, il proposa :

« *1 »

Le visage du gnome restait de marbre. Il dit d’une voix solennelle : « C’est votre dernier mot? »

« Oui. »

Un long silence pesa entre eux. Une armée d’anges auraient pu y passer sans se presser. Les deux adversaires se regardaient, impassibles mais implacables, comme figés dans du marbre. Puis le gnome sourit, s’inclina, et disparu. Un déclic se fit entendre dans la porte, qui s’ouvrit.

Le chevalier se précipita dans la chambre et là, en effet, allongée sur un lit se trouvait sa fiancée. Il ôta son casque et il … oh… elle en fait ! Elle se dirigea vers le lit et regarda amoureusement sa compagne, comme si elle voulait boire chacun de ses traits pour épancher une soif intarissable. Elle écarta une mèche qui lui barrait le front, et se pencha pour déposer le plus doux et sincère des baisers sur les lèvres de sa princesse, qui ouvrit doucement les yeux et sourit.

« FREYJA ! » s’écria la princesse Talia. Elle se jeta sur son chevalier et l’étreignit si fort que ce dernier commençait à avoir du mal à respirer et devint toute bleue. « Hurgghhgh » fit Freya. « Oh pardon ! » s’écria la princesse et elle lâcha prise. « Pas de soucis » articula difficilement son chevalier, à moitié asphyxiée, « mais il nous faut fuir vite, et loin, car ta mère va nous poursuivre, dès qu’elle nous saura réunies. » Talia eut l’air triste mais hocha la tête.

Elles quittèrent la tour main dans la main. Talia jeta au dragon allongé dans la cour un regard méfiant, mais il les regarda passer d’un air indifférent. Freyja s’inclina alors vers lui avec respect et rejoint sa compagne.

Alors que le dragon les suivait du regard, un mystérieux sourire aux lèvres, une petite créature sortit de l’ombre et s’approcha derrière lui. « La reine serait furieuse si tu l’avais vraiment laissée passer… mais je suis convaincu que ce n’est pas le cas », ironisa le gnome.

« En effet. Tout comme cette mégère aigrie… hum je voulais dire : charmante reine bien sûr, le serait si tu ne lui avais posé que des énigmes ne surpassant pas l’intelligence humaine… mais je sais bien qu’il n’en est rien. » rétorqua malicieusement le dragon.

Les deux créatures échangèrent un sourire complice.

Talia et Freyja s’enfuirent dans un autre pays, où elles purent vivre heureuses et adopter des enfants abandonnés, leur offrant ainsi une vie de famille qu’ils n’auraient jamais pu connaître sinon. Comme cette contrée ne portait préjudice à personne, leurs amis purent passer les visiter régulièrement, mais la reine ne put jamais les y atteindre. Cependant, qui sait, peut-être même un jour, pourra-t-elle accepter leur union et venir les voir aussi.

Etre acceptée comme elle est, que sa famille soit reconnue telle qu’elle aux yeux de la loi de son pays et des siens, est un des voeux les plus chers de Talia. Et après tout, certains êtres ont parfois des rêves de tolérance, qui deviennent un jour réalité, même s’ils semblent, aux moments où ils les formulent, relever du domaine des contes de fées. Alors qui sait ce qui peut arriver, tant que des gens comme elle continuent à se dire : « Je fais le rêve qu’un jour… »

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Notes :

1. Réponse des énigmes dans l’ordre : lune, épée, mensonge, haine, poisson

2.   « Je fais le rêve qu’un jour… » traduction française du célèbre extrait du discours pour la tolérance et l’égalité de Martin Luther King « I have a dream »