Une nouvelle sombre, inspirée par une réflexion personnelle sur les conséquences de nos actions et l’enchevêtrement possible de volonté positive ayant un résultat négatif.

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La Danse des Cygnes

(par Corinne Esteryn)

 

   Lorsque Thomas sortit du bar, la lune enveloppait de sa douce lumière la ville endormie. Ses doigts argentés se faufilaient à travers les sombres nuages, et parsemaient le paysage citadin embrumé, de faibles lueurs fantomatiques. Les silhouettes floues et ambigues de la nuit contribuaient à conférer une ambiance mystérieuse, qui aurait pu paraître inquiétante, si l’alcool et la camaraderie du lieu qu’il venait de quitter, n’avait mis Thomas d’excellente disposition. Il admira un instant l’atmosphère magique née de cette alliance entre l’humidité vaporeuse du froid, les rayons de l’astre céleste et les ténèbres, puis il entama une petite marche guillerette, le pas léger et presque dansant, le sourire aux lèvres.

   Alors qu’il arpentait les rues désertes, il vit une silhouette marcher devant lui, grande et distinguée, coiffée d’un chapeau et d’une cape. D’humeur sociable, Thomas pressa le pas pour aborder ce compagnon d’errance nocturne, qui filait droit devant lui, d’un pas vif et décidé. Il y avait dans son allure la gravité et la force d’un homme évoluant avec conviction vers un but bien déterminé. Ils s’étaient éloignés des beaux quartiers et se trouvaient désormais dans les bas fonds de la capitale.

   Thomas le suivit alors qu’il s’engageait sur un pont et subitement, la torpeur bienveillante de l’alcool fût chassée de son esprit, le temps sembla filer plus vite, tel les derniers grains dans un sablier, alors qu’il le vit avec horreur enjamber prestement la rambarde, puis contempler le vide solennellement un instant, avant de lever les bras en croix et de se laisser choir vers les sinistres eaux crépusculaires…

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   Il appuya ses mains sur le rebord du pont et contempla le fleuve. Il rejoindrait les autres âmes éperdues, englouties par ce sombre cimetière aquatique. Enfin le feu qui le dévorait serait éteint et il connaitrait la paix. Déjà, au moment où cette pensée lui traversa l’esprit, il ressentit un véritable apaisement et sut qu’il avait pris la bonne décision : la seule lui permettant de fuir cette horreur qui le hantait. Un sourire illumina son visage jusque là torturé. Il ouvrit ses bras comme pour mieux accueillir la mort qu’il se donnait et se laissa tomber vers les flots avides…

Mais son élan fût stoppé net. L’étonnement se partagea avec la colère en lui et il ouvrit ses yeux de braise. Il découvrit un drôle de petit bonhomme qui le dévisageait d’un air inquiet et lui dit : « Ne faites pas cela, l’ami ! », en secouant doucement son épaule. Tant de bonté et de sincère altruisme émanait de cette personne, que son irritation céda à la surprise.

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   A l’instant même où Thomas avait deviné l’intention morbide de l’inconnu, il s’était précipité vers lui pour le sauver. Alors que l’homme s’était penché vers les eaux assassines, Thomas l’avait fermement saisi par les épaules et ramené en arrière.

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   L’inconnu semblait désorienté. L’adulte débordant d’assurance et de force qu’il avait suivi était devenu un enfant vulnérable et ébahi, comme surpris en train de commettre quelque juvénile sottise. Et cependant, Thomas avait cru à un moment déceler en lui la rage et la puissance d’un fauve en cage, dangereux et sauvage. Mais le contraste était tel avec la frêle créature, inoffensive et abattue, qui s’offrait désormais à ses yeux, qu’il oublia vite cette impression et l’appréhension qu’elle avait occasionnée. Il se dit que l’alcool et l’obscurité sont traitres et prônes à provoquer ce genre de fantaisies de l’esprit. Et que de plus, ses nerfs avaient été mis à vif par la terreur de voir mourir son prochain, s’il échouait à le secourir.

   Thomas était un homme fondamentalement bon et optimiste, débordant de sollicitude. Le rôle que le destin le poussait à accomplir cette nuit n’en était donc que plus cruel et ironique…

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   « Allons l’ami, quittons cet endroit lugubre ! Je vous offre un verre ! » s’exclama Thomas, « C’est votre chagrin qu’il faut noyer… et dans une bonne mousse plutôt ! Et si vous avez besoin de vous confier, je suis votre serviteur. » Il ramassa le chapeau de l’inconnu, qui était tombé pendant le sauvetage, l’épousseta et le lui rendit. L’inconnu lui offrit un sourire énigmatique, reprit son couvre-chef, qu’il coiffa immédiatement, et se laissa guider.

   Thomas les fit rentrer dans le premier bar qu’ils croisèrent, le Cygne Blanc, un nom qui lui évoqua immédiatement un bon pressentiment, puisqu’il lui évoquait à la fois le personnage principal du récent ballet de Tchaikovsky et celui du conte d’Andersen. Ici se dit-il, les maudits peuvent renaitre. Il emmena son protégé vers le comptoir, où ils prirent place, et s’empressa de commander. Thomas frappa son verre dans le sien en s’exclamant : « A la bière, la seule valeur sûre dans ce bas monde ! »

   Ils burent quelques gorgées en silence, puis Thomas posa sa main sur l’épaule de son rescapé et lui dit solennellement : «  Alors, dites moi donc quel fardeau vous pèse ainsi… je parie que c’est une histoire de coeur ! »

   L’inconnu eut un sourire amer et ses doigts se crispèrent sur son verre, mais il resta silencieux.

   « Je le savais ! Ah les femmes … » reprit Thomas d’un air théâtral, « Elles vous poignarde au coeur, vous déchirent les entrailles… quand elles n’essaient pas de vous émasculer. » ajouta-t-il en riant. Toujours sur le ton faussement sérieux de la plaisanterie et de la camaraderie entre personnes du même sexe, il se pencha vers son protégé et murmura avec un clin d’oeil : « Ah on devrait leur faire pareil, tiens ! »

   Une expression étrange passa sur le visage de l’homme, mais il baissa la tête et ses yeux furent masqués par l’ombre de son chapeau. Thomas lui assena une grande claque dans le dos : « Hey l’ami !  Il ne faut pas vous affligez ainsi. La vie est bien trop courte pour en céder ne serait-ce qu’une seule minute à la tristesse. Il faut lui rire au nez ! Nous avons tous quelque chose à accomplir sur cette Terre. Nul doute que vous trouverez votre chemin. Et peut-être même cette épreuve vous y aidera-t-elle. »

   L’inconnu leva les yeux vers lui, une émotion indéchiffrable sur son visage, ses lèvres formant un sourire se partageant entre cynisme et conviction. Il sembla s’apprêter à parler mais à ce moment, une femme s’approcha du comptoir et s’interposa entre eux : «  Mais que font ces beaux messieurs seuls en un jour de fête ! Que diriez-vous d’un peu de compagnie ? »

   Thomas se retourna et vit qu’elle était accompagnée d’une autre femme. Il se fendit de son plus beau sourire et les salua de son chapeau : « Mesdames… Thomas, enchanté. Vous tombez à point nommé, mon ami ici présent à grand besoin de réconfort ! »

   « Martha » reprit la femme, « ah mais le réconfort, c’est notre spécialité ! » dit-elle en lançant un clin d’oeil complice vers son amie. Elle se pencha vers l’inconnu, qu’elle enlaça lascivement en sussurant : « Quel chagrin peut bien accabler un homme aussi charmant ?  » Il se crispa puis se radoucit, alors qu’elle lui murmurait à l’oreille des mots inaudibles pour le reste de la salle. Thomas sourit et porta son attention sur l’amie de Martha, qui s’était assise à ses côtés. Ils burent encore un verre et il discuta avec les deux femmes, qu’il trouva fort sympathiques, mais il fût attristé quand il comprit la pauvreté dans laquelle elles vivaient, et le genre de métier qu’elle leur avait imposé.

   Puis il remarqua que son protégé semblait littéralement fasciné par Martha et la fixait de son regard intense, comme transfiguré. Thomas interpréta son attitude comme celle d’un amoureux transi et fut ravi de se dire qu’il avait contribué à former ce couple inopiné, sauvant ainsi deux créatures perdues, l’une d’une mort solitaire de chagrin, et l’autre de la misère. Sûrement quelque puissance céleste veille sur nous, se dit-il, empli soudainement d’une grande joie et sérénité.

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   Ils quittèrent les lieux, son protégé marchant à côté de Martha et lui-même de son amie. Au moment de se séparer, Thomas lui dit :

   « Bonne nuit l’ami ! Que les nymphes de la nuit vous bercent vers le bienheureux sommeil de l’oubli ! Bientôt, un autre jour se lève, une nouvelle vie s’offre à vous, qu’il faut saisir. »

   L’inconnu se fendit à nouveau de son sourire mystérieux, qui induisait chez Thomas un vague sentiment de malaise. Il chercha à voir ses yeux, mais ils étaient cachés sous les rebords de son chapeau. Il haussa les épaules et mit cette impression néfaste sur le dos de la fatigue et des émotions de la nuit. L’inconnu tourna les talons et s’en alla à grandes enjambées, sa cape flottant derrière lui. Thomas se retourna également et fit quelques pas, avant de faire volte-face et s’écrier : « Hé ! L’ami ! Je ne connais même pas votre nom ! ». L’homme s’arrêta et sembla hésiter un instant. Puis il se retourna à moitié et murmura en souriant : « Vous pouvez m’appeler Jack. » et disparut prestement dans la nuit, Martha pendue à son bras.

   Thomas poursuivit sa route seul, après avoir raccompagné l’amie de Martha chez elle. Il était quelque peu perturbé, mais le brouillard pesait autant sur la ville que dans son esprit éméché et épuisé. C’est donc vers son lit douillet, qui l’attendait chez lui, quelques rues plus haut, que se tournèrent la majorité de ses pensées. La plénitude de l’homme qui a accompli une bonne action allégeait ses pas, alors qu’il rejoignait sa maison. Ce n’est qu’en lisant le journal le lendemain, que Thomas perdrait son affable sourire à jamais, mais laissons-le goûter à ses derniers moments de paix et de contentement, alors qu’il parcourt innocemment les rues encore sereines de Whitechapel, à l’aube du 7 août 1888.

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Notes :

1.   Whitechapel est le quartier dans lequel sévit Jack l’éventreur. Les avis des enquêteurs diffèrent sur le sujet (les cas de meurtres de prostituées étant malheureusement nombreux à l’époque), mais certains penchent pour lui attribuer celui de Martha, qui serait sa première victime, assassinée le 7 août 1888.

2.   Si dans l’imaginaire collectif, on dépeint souvent ce meurtrier avec une cape et un chapeau haut de forme, plusieurs enquêteurs pensent qu’il s’agit d’une image fausse et qu’il se serait habillé plus discrètement afin de passe inaperçu. J’ai joué dessus simplement pour donner un indice aux lecteurs.