Une nouvelle tendre et comique sur la manière dont le monde évolue à travers le regard des humains au fur et à mesure qu’ils grandissent, sur la transmission de la bienveillance et de la sagesse des aînés aux plus jeunes.

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(par Corinne Esteryn)

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oumaima_02_couleur    Oumaima aimait la solitude et le calme, contrairement aux autres bébés, qui se délectent de l’affection qu’on leur porte et s’expriment tout en exubérance. Elle ne pleurait jamais et passait de nombreuses heures seule dans le noir, quelque peu oubliée des adultes, mais ne faisant rien pour attirer leur attention. Elle ne pensait pas être de la même espèce que ces brèves apparitions humaines. D’ailleurs elle se réjouissait souvent de ne pas être comme ces grands balourds. Que lui apportaient-ils si ce n’est une cacophonie de bruits incompréhensibles et de gestes brutaux, bouleversant son univers délicat et contemplatif, où le doux souffle de sa respiration faisait écho avec le léger chant des oiseaux dehors, la mélodie du vent ou la subtile magie du silence ?

   Dès qu’elle put marcher, ou tout au moins ramper, le monde s’ouvrit à elle, empli d’horreurs et de merveilles, qu’elle adorait explorer. La découverte d’une nouvelle couleur, d’une forme inédite, même effrayante, comme cette monstrueuse créature aux poils doux, qui siégeait au bout de son lit, la remplissait de joie. Elle avait dû rassembler tout son courage, avant d’oser toucher ce géant qui la dominait depuis toujours. Il n’avait pas bronché. Il était resté assis, à la regarder de ses yeux vides. Pourtant, elle ressentait sa présence réconfortante et avait été surprise par l’incroyable douceur de son pelage. Petit à petit, il cessa de l’intimider, et c’est sans crainte et avec délice, qu’elle se pelotonnait contre lui désormais.

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    Elle explora d’abord soigneusement son environnement proche. Le lit fut l’objet d’une enquête minutieuse et approfondie. Puis ce fut la chambre. Elle rampa jusqu’à la fenêtre mais là, elle se heurta à un mur invisible, qui lui occasionna une belle bosse sur le front. Elle ne pleura pas, mais se laissa choir sans heurt sur son séant molletonné (un indéniable avantage de ces choses cotonneuses qu’on lui collait dessus) et resta là, à dévisager son ennemi. Elle réessaya chaque jour et passait des heures à fixer froidement l’objet de sa frustration. Si la vitre avait pu ressentir des émotions, il est certain qu’elle aurait frémit et reculé devant tant de détermination froide et indéfectible. Malheureusement pour la petite, la paroi de verre resta imperturbable, comme seules les choses sans âme peuvent le faire. Oumaima apercevait par-delà des couleurs magnifiques et des formes en mouvement, promesses de merveilles qui ne firent que renforcer sa résolution.

    Elle persista pendant ce qui lui sembla une éternité, c’est à dire une semaine, et le miracle se produisit. Un jour où le soleil était particulièrement en forme et rayonnait fièrement d’une chaleur suffocante, la fenêtre fut laissée ouverte. Ce fut le plus beau jour de sa vie de bébé. Elle se glissa par delà son ennemi vaincu, et rampa sur des matériaux inconnus. Le premier était rugueux et lui égratigna les mains, mais elle continua sa progression malgré tout. Elle savourait encore sa victoire contre le mur invisible et n’allait pas s’arrêter pour si peu! Elle traversa le sol rocailleux de la terrasse et arriva dans l’herbe, dont elle tomba immédiatement amoureuse. Elle se roula dedans, exprimant son bonheur par de petits gazouillis extatiques étouffés, de peur d’ameuter les humains, si elle faisait trop de bruit. En plus d’être indélicats et bruyants, ils avaient cette insupportable habitude de la ramener dans son lit. Quelle frustration que d’être interrompue pendant ses exaltantes explorations, et de se voir rebrousser en un instant tout le chemin si laborieusement parcouru!

    Elle découvrit une infinité de bleu, dont l’immensité l’enivra autant qu’elle l’effraya, et apprit vite à ne pas regarder le petit machin lumineux collé dedans qui brûle! Elle s’amusait follement, quand tout à coup la lumière disparut. Elle cessa son roulement, ouvrit les yeux et c’est alors qu’elle l’aperçut, qui trônait là, au-dessus d’elle, occultant le ciel, majestueux, terrifiant, immense: un monstre au corps épais et ridé, une multitude de bras sinueux, agitant son abondante et hirsute chevelure dans tous les sens. En comparaison, celui du lit semblait aussi inoffensif qu’un simple hochet. Son arcade sourcilière tint alors à lui rappeler qu’un hochet, ça rebondit très bien quand on le tape contre un mur et ça cogne fort. Elle passa sa main sur sa cicatrice. Bon certes, autant rester prudent, mais elle avait déjà dompté tant de monstres, alors elle n’allait pas reculer devant ce gros machin touffu mal élevé qui lui avait volé le truc bleu!

     Elle se redressa de toute sa hauteur, ce qui comparé à son adversaire, ne changea pas grand chose. Mais l’essentiel dans une phase d’intimidation, n’est pas d’être le plus fort, mais de le faire croire à l’autre. Elle bomba le torse et la tête haute, héla son ennemi d’une diatribe bien sentie, reposant sur une argumentation mûrement réfléchie et qui sonnait un peu comme ceci: «grrrrrrrrrrr grrrr yaaaa!» Le rustre ne daigna pas répondre mais continua à remuer ses cheveux. Oumaima se demanda s’il n’était pas muet, comme le monstre du lit, mais pourtant, les choses qui bougent, parlent toujours d’habitude. Elle s’approcha timidem… euh non, vaillamment bien sûr! Peur, elle? Pfff, n’importe quoi. Elle ne sursauta pas quand les cheveux de la créature lui effleurèrent le visage et sa main ne tremblait aucunement quand elle la posa sur le corps tout ridé de la créature. Et bien entendu, son cœur ne battait pas la chamade pendant les premiers instants où elle guetta sa réaction qui fut… inexistante.

Oumaima et le "Monstre"

   Cependant, elle en était certaine: il était vivant. Elle ressentait une forte présence, une écoute attentive. Il se dégageait de lui une aura apaisante, douce, un peu mélancolique aussi, une fois qu’on cessait d’être impressionné par sa taille. Peut-être était-il triste ou l’avait-elle mis mal à l’aise ? Il est vrai qu’il n’est pas très gentil de « grrrr ya »-er les gens. Oumaima lui présenta ses excuses, d’une voix teintée de remords, puis elle se roula dans ses longs cheveux, qui tombaient jusqu’au sol, et s’endormit. Elle sentit la douce caresse du monstre sur son visage et voyagea sans crainte au pays des rêves, consciente d’être bercée par son nouvel ami, dont la stature n’était désormais plus source de menace, mais de bienveillante protection.

    Quand elle ouvrit les yeux, Oumaima se trouvait sous sa couette, dans sa chambre. Elle soupira… ces humains ne respectent rien! Elle s’empressa de raconter au monstre du lit son aventure, mais il lui sembla incrédule. Mais non, elle n’avait pas simplement rêvé! C’est lui qui n’avait rien vu, avec ses yeux tout figés! Elle rampa vivement vers le dehors et «Aïe!!!» fit-elle. Le méchant vigile de la fenêtre était revenu… Elle n’eut de cesse de vouloir retourner voir son gardien géant et il lui fallut attendre longtemps avant d’en avoir l’occasion, mais elle ne l’oubliait pas. Son image se trouvait devant ses yeux, dès qu’elle les fermait, comme s’il veillait sur elle, même loin.

        

    Cette sensation l’accompagna toute sa vie. Même après qu’elle eut sut ce qu’était un arbre, le saule pleureur resta le gardien de son sommeil, le fidèle confident de ses joies et peines, même si désormais elle habitait trop loin pour pouvoir encore se glisser dans le jardin et lui parler vraiment. C’était un rituel qu’elle avait suivi toute son enfance, jusqu’à ce qu’elle prenne sa valise et parte explorer le monde. Depuis, elle lui parlait dans ses rêves ou en pensée. Elle avait voyagé et multiplié les rencontres et expériences, vécu chaque jour comme si c’était le dernier, étant de ceux qui ont grande conscience de leur mortalité, de l’éphémère qu’ils sont dans l’univers. Mais tout cela lui semblait faux. Elle était partie les yeux emplis de rêves et de merveilles à vivre et à découvrir, de belles valeurs à partager, mais elle était lasse à présent, vidée, fatiguée, exilée … déracinée: victime de ce mal qui ronge petit à petit et finit toujours par contaminer les idéalistes prisonniers d’un monde qui ne leur convient pas. C’est alors qu’elle voulut revoir son arbre.

    Tout le long du trajet, elle craint qu’il ait été abattu, vaincu par une maladie ou pire: qu’elle se soit faite des idées et que ce ne soit juste… qu’un arbre, que le revoir ne lui apporte rien, que cela détruise le peu de magie qu’il lui reste. Maintenant que son présent en est dénué et qu’elle n’a plus foi en l’avenir, elle craint aussi de perdre l’étincelle qui illuminait son passé, son seul véritable ami, dans ce monde ou toute relation est superficielle, passagère, envolée au premier coup de vent. Son arbre avait de profondes racines, il était toujours là, lui. Mais l’est-il encore? Elle prend une profonde inspiration et pousse le portail du jardin sur lequel…

    Trône toujours son saule, majestueux, paisible. Elle se pelotonne contre son tronc et lui murmure: «Tu as de la chance: tu es fort, calme, loin des empressements illusoires de ce monde. J’aimerai tellement être à ta place…» Elle se sent grandir subitement et quand elle ouvre les yeux, elle est prise de vertige. Elle est arbre. Elle devrait être angoissée, affolée, surprise, mais elle ne ressent qu’une immense paix, la caresse du soleil et du vent, le chant des oiseaux, la sève qui coule doucement dans ses veines et ses racines, fraîches, sous la terre humide. Elle baisse sereinement les yeux et voit cette si petite forme qu’elle était encore un instant auparavant lui dire: « Toutes ces années j’admirais ta vie, ton énergie. Maintenant c’est à mon tour de voyager et à toi de veiller sur un autre. » Elle caresse ce visage qui fut le sien de ses longues branches feuillues en signe d’acquiescement.

    De nombreuses saisons passent…

    Zahid aime les rêveries solitaires. Son endroit préféré pour se réfugier avec un livre et un carnet de dessin se situe auprès de son arbre préféré, ce magnifique saule pleureur qui s’élève, majestueux et paisible, au fond du jardin, tel un gardien mystique…

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Crédits :

Merci à mon amie Oumaima de m’avoir laissée utiliser son prénom et son apparence pour l’héroïne de cette histoire, qui lui est donc dédiée.

Polices utilisées pour le titre : Halftone Black, Feinsliebchen Barock et Castal Street, merci à leurs concepteurs de les partager librement à tous.